Flora Aubin
31 Oct
31Oct

Fragment clinique.


Il y a aujourd’hui, chez beaucoup d’hommes, une force qui ne trouve plus son lieu.

Ni disparue, ni apaisée.

Une énergie vive, parfois débordante, parfois retenue jusqu’à l’épuisement, qui ne sait plus comment se dire sans devenir violente ni comment se contenir sans se retourner contre elle-même.Ce que l’on nomme « crise de la masculinité » n’est pas un effondrement identitaire.

C’est le signe d’une énergie vitale mal orientée.

Une puissance qui n’a pas encore trouvé le chemin d’une transformation symbolique.La question n’est donc pas : comment supprimer la pulsion ?

Mais : comment passer de la pulsion brute à une éthique du désir.


I. L’héritage patriarcal : une pulsion longtemps autorisée

Pendant des siècles, l’ordre patriarcal a accordé aux hommes un droit implicite à agir leur pulsion.

Cette autorisation sociale n’a pas seulement permis la domination ; elle a surtout évité à beaucoup d’hommes la rencontre avec leur propre intensité intérieure.Là où la pulsion aurait dû être symbolisée, négociée, transformée, elle a été agie.

Sans médiation.

Sans élaboration.Dans une lecture jungienne, cette histoire a entretenu une Ombre non intégrée.

Non pas une part « mauvaise », mais une part demeurée archaïque, non rencontrée par la conscience.

L’agressivité, le désir brut, la volonté de prise n’ont pas eu à être interrogés : ils étaient légitimés.La figure de l’homme puissant, assurée en surface, masquait souvent une structure psychique peu différenciée face à sa propre force.

La Persona tenait.

Mais le travail intérieur faisait défaut.Il ne s’agit pas ici d’un simple refoulement, au sens freudien classique.

Il s’agit plutôt, dans une perspective jungienne, d’une libido non orientée : une énergie psychique vitale, indifférenciée, restée prisonnière de formes archaïques.L’enjeu n’est donc pas de « casser » la pulsion.

Ce serait nier l’énergie même de la vie.

L’enjeu est de la transformer, pour qu’elle cesse d’agir l’Autre et devienne une force de relation.


II. De la pulsion au désir : un travail de transformation

Le déplacement auquel les hommes sont aujourd’hui confrontés est exigeant.

Il ne s’agit ni de renoncer à la pulsion, ni de la moraliser.

Il s’agit de la traverser psychiquement.Cela suppose plusieurs mouvements.D’abord, la confrontation à l’Ombre.

Regarder en face sa capacité personnelle à dominer, à envahir, à réduire l’autre à un objet.

Non pour s’y complaire, mais pour retirer cette énergie de l’agir destructeur et l’introduire dans le champ de la conscience.Ensuite, un travail de symbolisation.

La pulsion se transforme lorsqu’un espace s’ouvre entre l’élan et l’acte.

Dans cet intervalle peut apparaître le désir : un désir structuré, orienté, capable de tenir compte de l’autre comme sujet.Enfin, une orientation éthique, non pas comme règle imposée, mais comme boussole intérieure.

Dans le processus d’individuation, la pulsion primitive se réaccorde progressivement au centre psychique que Jung nomme le Soi.

Ce centre n’exclut pas la force ; il l’ordonne.

Il inclut la responsabilité, le respect, la capacité de limite.


III. Une autre idée de la force

La transformation du masculin n’est pas une perte de puissance.

C’est une mutation qualitative.La force ne se mesure plus à la capacité d’imposer ou de jouir sans entrave,

mais à la capacité de contenir, d’orienter, de répondre de son désir.C’est là que la pensée psychanalytique contemporaine rejoint, chacun à sa manière, Freud, Jung et Lacan.Lorsque Lacan affirme qu’« il ne faut pas céder sur son désir »,

il ne célèbre pas l’impulsion immédiate.

Il désigne au contraire un désir articulé au langage, à la Loi symbolique, à la responsabilité subjective.Céder sur son désir, aujourd’hui, serait céder à l’illusion archaïque du droit pulsionnel.

Ne pas y céder, c’est accepter la voie plus exigeante où le désir devient garant de l’intégrité du sujet et du respect de l’Autre.


Conclusion

La crise actuelle de la masculinité ouvre une possibilité.

Celle d’un masculin qui ne s’excuse plus d’exister, mais qui accepte de se transformer.Ce travail, souvent soutenu par une démarche analytique, est l’un des plus courageux qui soient.

Il ne réduit pas la force.
Il la rend habitable