Résumé (abstract)
Les discours sociologiques récents annoncent une perte d’« espace épistémique commun » sous l’effet des technologies numériques. Cette perspective, souvent normative, oublie la dimension subjective et imaginale de l’expérience humaine. En convoquant Jung, Winnicott, Lacan et Anzieu, cet article propose une autre lecture : le réel ne disparaît pas, il se déplace. Et ce déplacement révèle moins une dérégulation du désir qu’un appel à repenser la structuration subjective, la symbolisation et les nouvelles formes de peau psychique offertes — ou trouées — par nos environnements numériques. Le réel ne se perd pas : il se transforme
Quand Gérald Bronner affirme que nous ne partageons plus « le même monde », il parle d’un monde sociologique — celui des croyances stabilisées, des consensus cognitifs, des régulations symboliques héritées. Mais ce monde-là n’a jamais été stable. Il a toujours vacillé sous l’effet du désir, du fantasme, du transfert, sous ce que Jung appelait les forces archétypiques, ce que Lacan nommait le Réel, ce que Winnicott désignait comme la réalité intermédiaire, ce que Anzieu sentait comme la peau psychique qui nous tient ensemble… ou nous abandonne. Ce que la sociologie appelle « dérégulation du désir », la psychanalyse y voit plutôt l’irruption du vivant : le désir n’est pas une fonction à normaliser, il est unmouvement, une tension, un arc électrique entre l’intérieur et le monde. Nos technologies ne dérèglent rien : elles révèlent ce qui était déjà là — l’intranquillité du sujet. Le fantasme n’est pas une fuite : c’est un mode d’accès au réel
La thèse de Bronner oppose le réel à l’illusion. Il y verrait presque un combat moral, une lutte entre lucidité et dérive imaginaire. Winnicott, lui, rappelle que le sujet ne peut entrer dans le réel qu’à condition d’y rêver. Sans aire transitionnelle, pas de monde commun. Sans espace intermédiaire — ni jeu, ni créativité, ni rencontre. Dire que les individus “remplacent le réel par la technologie”, c’est méconnaître le fait le plus élémentaire de la psyché : le réel est toujours retravaillé de l’intérieur. Et cela ne date pas d’Internet. Winnicott le savait. Jung l’écrivait. Anzieu l’a montré avec force : le monde est toujours filtré par notre moi-peau, par la manière dont nous avons appris à ressentir nos limites, à laisser passer, à retenir, à symboliser. La fragmentation numérique n’est pas une nouveauté : c’est un révélateur.
Ce que la sociologie ne voit pas : l'épaisseur du sujet Il est facile d’annoncer la perte d’un « espace épistémique commun ». Il est plus difficile de reconnaître qu’un espace subjectif — celui de l’intime, du fantasme, du désir — ne disparaît jamais. Il se reconfigure. L’erreur, peut-être, est de croire que le réel n’a qu’une définition : celle de l’objectivité, des faits, des normes partagées. La psychanalyse rappelle qu’il existe trois réels : le réel externe (observable), le réel psychique (invisible), le réel symbolique (le monde commun, mais modulé par la parole, le désir, l’Autre).
Ce que Bronner nomme “désagrégation” n’est souvent qu’une désagrégation du symbolique traditionnel, pas du réel. Or ce n’est pas une catastrophe. C’est un passage. Un passage qu’il faut accompagner, non condamner. Désir dérégulé ou désir libéré ? Lacan disait ceci, avec son ironie aiguë : « Le désir n’est pas ce qu’on croit. Il n’est jamais là où la morale voudrait l’assigner. » En d’autres termes : ce n’est pas le désir qui se dérègle, c’est le regard qui voudrait le domestiquer. Le désir numérique — saturé, multiple, volatile — est-il un effondrement ? Ou la manifestation d’une transition anthropologique encore mal comprise ?
La psychanalyse répond sans trembler : tout changement de civilisation se lit dans les structures du désir. La question n’est pas « comment restaurer un monde perdu », mais « comment accompagner l’émergence du monde qui vient ». Ce que la clinique contemporaine révèle : une autre manière d’habiter le réel
Ce que je vois aujourd’hui, dans ma clinique, n’a rien d’un effondrement du réel. Je vois des sujets qui cherchent un lieu où déposer leur trouble, leur désir encore informe, leur rapport vacillant au monde. Ce qui manque n’est pas un « espace épistémique commun », mais un espace d’expérience, un lieu où le réel puisse être ressenti, traversé, symbolisé — et non dicté.
Les patients n’arrivent pas fragmentés : ils arrivent débordés par un excès de stimuli, par une porosité nouvelle entre intérieur et extérieur,
par une peau psychique parfois neuve, parfois trouée. Ce n’est pas le monde qui se dissout, c’est le contenant symbolique qui se transforme.
Et à cet endroit, la tâche analytique change aussi. Il ne s’agit plus de restaurer une norme perdue, mais d’aider chacun à habiter son réel, à en faire un territoire habitable, à sentir ce qui, en lui, cherche encore à naître.
La sociologie parle de désagrégation. Mais dans la texture du transfert, dans le tremblement des mots, je vois autre chose : une tentative du sujet de fabriquer un monde qui lui ressemble. Un monde où l’on n’a plus peur de la complexité, où l’on apprend à respirer dans le mouvant, où le désir retrouve sa place — non pas comme pulsion anarchique, mais comme boussole intérieure.
Le réel ne disparaît pas : il demande à être réinventé, depuis cette part de nous qui reste vivante, même quand tout vacille.
Conclusion
Et ce que je vois, dans cette transition, n’est pas un péril mais une ouverture : celle d’un psychisme qui cherche ses nouvelles racines, d’un féminin intérieur qui redevient lieu de création, d’une subjectivité qui refuse désormais les formes trop petites.
La psychanalyse n’est pas là pour protéger l’ancien monde : elle est là pour accompagner la naissance de celui qui s’annonce.
Un monde où le désir n’a plus à s’excuser, où chacun peut se risquer vers sa propre émergence, où le symbolique se recompose autrement — plus fluide, plus intérieur, plus vivant. Je crois que nous ne perdons rien. Nous apprenons à voir. Nous cessons d’exiger que le réel nous rassure. Nous entrons dans un autre rapport à l’invisible.
Et peut-être est-ce là, silencieusement, le commencement d’un monde plus vaste — où chacun retrouve la liberté de créer sa manière d’habiter la vie, de percevoir, d’associer, de désirer.
Un monde où le réel ne s’impose plus d’en haut, mais se tisse, se cherche, se découvre au cœur même de la psyché vivante.
Bibliographie
Écrits de l’autrice : Aubin, F. (2025). À l’endroit du réel : ce que la psychanalyse voit encore quand la sociologie s’alarme.
Références théoriques :
Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Paris : Dunod.
Bronner, G. (2024). À l’assaut du réel. Paris : Presses Universitaires de France.
Jung, C.G. (1951). Aïon. Paris : Buchet-Chastel.
Lacan, J. (1966). Écrits. Paris : Seuil.
Winnicott, D.W. (1971). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.
